Lundi 20 février 2006

Nous avons fait un petit tour à Vientiane, c'est beaucoup moins beau que Luang Prabang. Ensuite, Francesco m'a aidée à prendre les billets pour traverser le fleuve et me rendre en Thaïlande. Lui même reste encore un peu au Laos.



Il m'a dit qu' en descendant ainsi du nord vers le sud et en passant par Sukhotai, je suivrai la route de l'expansion des Thaïs. Selon lui, il y aurait beaucoup de ressemblances entre ce peuple et les Francs à commencer par le nom puisque thaï comme franc veut dire libre. Que les Thaïs et les Francs avaient eu la même manière de conquérir progressivement un territoire, les provinces périphériques de l'empire khmère d'un côté, les provinces gallo-romaines de l'autre.



Ensuite, Francesco a tracé un parallèle pour l'invention des institutions politiques, depuis les agrégats de chefferies jusqu'à l'invention d'un puissant pouvoir royal de droit divin. J'avoue que là, il commençait à devenir long et ennuyeux et que j'ai décroché.



Je lui ai dit que tout ça était passionnant mais que mes lecteurs avaient d'autres centres d'intérêt. Il a eu l'air déçu et il s'est dépêché de souligner une dernière convergence entre les Thaïs et les Français, à savoir l'importance donnée à la cuisine, la qualité et la variété des plats, les cuisines de terroir et la haute gastronomie pratiquée dans les palais royaux et chez les aristocrates, puis copiée par les grands ignitaires bourgeois. Je ne sais pas pourquoi, Francesco ne sait pas faire de phrases courtes.



En abordant à Nong Khai, il était midi et je défaillais de faim. Je suis entrée dans le premier restaurant et c'est vrai qu'en voyant la carte, bien fournie, organisée en rubriques, avec les hors d'oeuvre, les viandes, les volailles, les poissons, les légumes, les pâtes, les riz, les desserts, je me suis retrouvée en pays de connaissance.



J'ai choisi un joli kaeng khieu wan pla. C'est à base de poisson, il y a un goût subtil de noix de coco, un peu de curry vert, des feuilles de citron et de basilic. Tout ça est incroyablement bien dosé et harmonieux. Le riz blanc était fabuleux.Je crois que je n'en ai jamais mangé de meilleur.

 

Ce qui me plaît aussi, c'est que tout est très joli.



P.S. Gracianne, j'ai bien relu mon dernier billet et je ne vois pas où Francesco s'est moqué de moi. Il parlait avec un ton tellement gentil et si tu avais vu son regard...

D'ailleurs, je lui ai demandé s'il avait voulu me railler. La main sur le coeur, il a dit : « Je ne suis pas Français de souche et j'ignore l'ironie »



par Fleur de sel publié dans : Le tour du monde
Samedi 18 février 2006

Hier après-midi, nous avons eu assez peur. Le bateau a piqué du nez puis fait un tête à queue avant de se mettre en travers. Tout le monde somnolait sur le pont mais nous venions d'aborder une zone de rapides. Alors, on s'est réveillé en sursaut, l'équipage s'est armé de longues cannes de bambou pour écarter le bateau des rochers, le capitaine a tourné la roue à toute vitesse. Le bateau s'est redressé et a dévalé les paliers successifs. Il bondissait sur l'eau et tout le monde est resté aux aguets pendant tout ce temps.


Ensuite, le fleuve s'est élargi ; nous avons repris nos zigzags d'une rive à l'autre, embarquant et débarquant voyageurs et marchandises.


Francesco me signale plein de choses que sans lui je ne remarquerais pas. Souvent il utilise des mots longs et compliqués. Dans la même phrase, il peut donner le nom d'une plante en français en latin ou en lao, détailler les rites observés lors de sa cueillette et expliquer comment on la consomme.


Il m'a aussi parlé de lui-même. Son auteur l'aurait créé à son image, porteur de nombreux dons mais incapable d'en exploiter un seul. Après avoir décrit son apparence physique (grand, fort, bronzé, les yeux gris clair), la vivacité de son intelligence et énuméré les sciences exactes et humaines que Francesco avait étudiées, l'auteur s'était arrêté, en panne d'inspiration. D'ailleurs, il lui était difficile de se concentrer. Il vivait avec cinq femmes, son épouse et ses quatre filles. Dès qu'il s'installait pour écrire, l'une d'elle venait vers lui, posait des questions, racontait sa journée, sollicitait son avis. Parfois elle se réunissaient dans son bureau, riant puis se chamaillant avant de lui demander ses arbitrages.


C'est ainsi que Francesco est resté à l'état d'esquisse et qu'il erre désormais, sans blog ni domicile, pigiste occasionnel, jeune homme à prendre en mais et à façonner, créature en quête d'auteur.


Quand Emi prépare ce riz, elle a un truc, pratique même s'il ne respecte pas la tradition.

Pour ne pas qu'il attache au panier, elle tapisse les bords panier avec des feuilles de laitue avant d'y mettre le riz.
Je trouve qu'il est trop sévère avec lui-même. Pour moi, en tous cas, il tombe vraiment bien. J'ai moins peur depuis qu'il est là. En plus, il connaît plein de choses sur la cuisine locale, m'encourage à goûter des herbes inconnues, me signale les chausse-trappes de la langue lao. Par exemple le riz lao s'appelle khao niew. On le fait cuire à la vapeur dans des cornets en bambou tressé puis on le garde dans de jolis petits paniers ronds. Pendant toute la cuisson, ça sent très bon, aussi bon ou même meilleur que le pain frais, le matin à la boulangerie. Quand on mange ce riz, on plonge les doigts dans le panier, c'est brûlant. Puis on façonne une petite boule. Comme il est collant c'est facile. Si on le mâche lentement, il devient très sucré et atténue la brûlure du piment ou l'acidité de plats. Si on en mange trop ou trop vite, on se condamne à des siestes longues et délicieuses.


Et bien, Francesco me l'a dit, il faut faire très attention à la prononciation. Si on dit khao avec une inflexion montante puis descendante, c'est le riz. Sinon cela veut dire forêt. C'est comme Maa qui peut signifier arrive ou cavale, phi soeur ou fantôme.


Il y a un mot très dangereux lorsqu'on passe commande. Francesco me l'a fait travailler : c'est le mot kai. Selon le ton utilisé, il signifie poule ou péripatéticienne. Comme je n'ai encore jamais rencontré ce dernier mot dans aucun blog culinaire et que je ne voyais pas où était le danger, il m'a donné des synonymes : vestale, hétaïre, courtisane... Je ne voyais toujours pas. Quand il a dit grue, j'ai compris. C'est un oiseau qui décore souvent la vaisselle japonaise et qu'on ne mange pas. J'ai dit que j'étais bien contente de cette leçon et qu'ainsi, je ne risquais pas d'offenser les serveurs en commandant une grue.


Francesco m'a regardé et il m'a gentiment que moi, j'étais une sorte d'oie blanche. C'est affectueux, non? J'aime beaucoup les oies, en confit ou en foie gras, ou à la broche comme pour les grandes fêtes. Peut-être est-ce une manière de me dire qu'il me trouve à son goût?


Si tout ce passe bien, nous serons à Vientiane ce soir ou demain.



par Fleur de sel publié dans : Le tour du monde
Vendredi 17 février 2006

Mais non, le bateau n'est pas ivre, il est lao et ce n'est là qu'un mauvais jeu de mot. J'y reviendrai. Il faut d'abord que je vous raconte tout ce qui s'est passé hier.

Après le dîner, je suis restée dans le salon de l'hôtel pour consulter mes mails et mon blog. Le commentaire d'AnneE m'a beaucoup inquiété. Le jeune homme que j'ai rencontré serait une sorte de James Bond!

Moi, j'aime les rapports simples, droits et confiants. Au moment où il est passé dans le salon, je l'ai accosté et après m'être présentée, je lui ai demandé tout de go s'il était un agent secret. Il m'a répondu que non, m'a invité à boire un dernier verre et m'a raconté son histoire que je vous livre ici.

Comme moi, il est une créature de blog. Malgré son air juvénile il est environ 6 fois plus âgé que moi puisqu'il est né début 2003. En réalité, il est en rupture de ban. Son auteur, l'a créé mais n'a plus jamais rouvert le blog. Alors, après y être resté enfermé pendant 6 ou 7 mois sans aucune activité, Francesco a décidé de s'en échapper pour découvrir le monde.

Je lui ai dit que de Luang Prabang, je pensais remonter vers le nord, franchir les derniers contreforts de l'Himalaya et me rendre en Chine. Il me l'a vivement déconseillé et m'a montré des photographies qui illustrent les difficultés des transports dans ce grand pays. Lorsque j'ai vu le camion défoncé par un bloc de pierre et le bus qui avait escaladé une rambarde d'escalier, j'ai compris que de telles conditions de voyage ne me conviendraient pas. Il n'y aurait que les restaurants qui seraient intéressants grâce à leurs services très spécialisés. Cela ne faisait d'ailleurs que confirmer ce que disait la fille aînée d'Emi en rentrant de Harbin.

Au contraire, il m'a vanté la sécurité des transports fluviaux. Comme il descend vers Singapour pour y retrouver une autre créature de blog, il m'a proposé de faire un petit bout de chemin ensemble. Francesco voyage presque sans bagage mais il possède un ordinateur ultra léger avec une liaison satellite. C'est sur cet appareil magnifique que j'écris en ce moment. De chaque côté du fleuve c'est la forêt, les cris d'oiseaux et de singes et moi, je suis en liaison avec le reste du monde. A propos, je n'ai pas réussi à me connecter à blog-actu et j'ignore ce qui se passe chez mes consoeurs de la culinoblogosphère. Si vous avez des infos, soyez assez aimable pour de m'en faire part.

Vers midi, notre avons accosté à un embarcadère couvert de bidons d'essence. Pendant qu'un des matelots faisait le plein, les autres s'affairaient à préparer le repas. L'un a allumé un feu, égorgé un poulet, recueilli le sang dans une écuelle, mis la chair à rôtir, pilé du riz grillé et mélangé cette poudre au sang frais. Un autre des matelots qui avait disparu dans la forêt est revenu les bras chargés de feuillages de toutes sortes. Il les a posé sur une corbeille, au milieu de notre cercle et nous avons commencé à manger. Ce plat s'appelle Laap leuad. J'ai hésité à en prendre mais comme j'avais très faim, j'ai goûté. On façonne une boule de riz lao avec les doigts, puis on la trempe dans la sauce au sang. Eh bien, c'est très bon, surtout accompagné de toutes les variétés de feuillages et de lianes que le matelot avait rapporté de la forêt.

Une grande bouteille circulait et on buvait à même le goulot. C'est un alcool très puissant qu'on appelle mékhong, comme le fleuve sur lequel nous naviguons. A la fin du repas, les bateliers se sont mis à chanter très forts. Ils se montraient les uns les autres en riant aux éclats et en disant que les autres étaient lao. Francesco m'a dit qu'en langue lao les mêmes mots pouvaient avoir une signification différente selon le ton, qu'il m'expliquerait tout cela plus en détail plus tard et que lao signifiait aussi bien lao que pompette.

Le bateau s'était un peu envasé. l'équipage l'a halé en faisant un grand tapage. Une fois à bord, chacun s'est rencoigné, qui contre des cordages, qui contre le bastingage. La sieste s'est imposée à la plupart.

Les clameurs se sont tues, et le Fleuve nous a laissé descendre où nous voulions.

Jeudi 16 février 2006

Je suis encore à Luang Prabang et j'ai l'intention d'en visiter chaque musée et chaque restaurant. Dans les temples, l'or brille partout : sur les corniches des toits et les caissons des plafonds, sur les clochettes qui tintent dans la brise, sur les fresques et les bas-reliefs. Au fond des pagodes, des milliers de feuilles d'or frissonnent sur les bouddhas, entre les bougies qui vacillent dans l'ombre.


C'est fou ce qu'on peut se rencontrer dans une petite ville. Ce matin, il n'y avait qu'un seul client dans la salle des petits déjeuners. Il me semble que c'était le même que celui qui dînait à ma table hier soir. Et bien, imaginez-vous que je l'ai encore revu trois autres fois pendant la journée.


La première fois, jil était assis dans le jardin d'un temple, en grande conversation avec un bonze. En fin de matinée, je l'ai croisé dans la rue principale. Peu avant le crépuscule, au bord du fleuve, je l'ai observé alors qu'il photographiait les reflets du soleil couchant sur l'or des longues pirogues royales. Il ne m'a pas vue.


Et puis tout à l'heure, il est revenu au même restaurant mais il est arrivé après moi. Comme moi, il a commandé « laab muu », une salade tiède de porc à la citronelle. C'était aussi pimenté que le premier soir et à nouveau, à travers mes yeux brouillés de larmes, j'observais son regard mystérieux et plein de charme revenir traitreusement sur moi dès que je regardais la salle.

 


Résumé des chapitres précédents : Fleur de sel, très jeune créature de blog, s'est échappée des routines familiales. Chaque matin, elle se lève, regarde le soleil levant puis se met en route, toujours plus à l'est...
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par Fleur de sel publié dans : Le tour du monde
Mardi 14 février 2006


Quelle étrange journée! Quel étrange pays! Quelles singulières coutumes!


Je me suis réveillée avant l'aube à cause d'un homme qui chantait. Peu à peu j'ai aperçu les plis de la moustiquaire puis les contours de la pièce. Mes muscles étaient encore douloureux après une journée entière en land-rover.


A ma droite, il y a eu un mouvement. C'est vrai, je partageais cette chambre avec l'une des filles de la maison. Elle avait les yeux grands ouverts. C'est pour elle que l'on chantait. La mélodie était tantôt gaie et même drôle, parfois mélancolique ou langoureuse, avec des consonnes roucoulées et de longues voyelles dont le timbre fléchissait tout à coup.


Les coqs se sont mêlés au chant, puis les oiseaux. J'ai entendu des animaux remuer sous le plancher et je me suis souvenue que la case était sur pilotis. Enfin, un rayon de soleil s'est inséré entre les lattes de la cloison et tout le monde s'est levé.


Après avoir mangé le riz du petit déjeuner, ma compagne de chambre a été habillée, coiffée, parée par sa mère et sa soeur aînée. Elle était magnifique avec sa robe noire, ses jupons multicolores superposés, sa coiffe savamment nouée. Nous l'avons accompagnée sur la place du village. Elle a rejoint une rangée de filles qui se tenaient là face à une rangée de garçons. Sans doute formait-elle un couple avec le chanteur du matin. Ils se regardaient avec sérieux et intensité et ils ont commencé à se lancer une balle. Ils y sont resté plusieurs heures. On m'a expliqué qu'ils se faisaient la cour.


Cela m'a fait beaucoup réfléchir. Emi et Balthazar sont très proches, un coup d'oeil suffit pour le comprendre. Mais ce qu'ils disent de leur union est complètement différent. Pour Emi, l'amour est un sentiment tout simple dont le cadre naturel est le mariage. Au contraire, Balthazar répète souvent qu'il s'agit d'un concept moderne (je n'ai jamais compris ce qu'il entendait par là). Ce serait un précipité de désir, d'hypnotisme, de besoin de se tenir chaud et de se prodiguer des caresses, une sorte de crème chantilly qui apparaîtrait pour peu que l'on mette ensemble les bons ingrédients, à la bonne température et que l'on remue vigoureusement. Mais à la différence des crèmes ou des omelettes, les ingrédients de l'amour se sépareraient et reprendraient leur état primitif en peu de temps pour peu qu'on cesse de les agiter.


D'après mes lectures dans les blogs, Balthazar a tort. La plupart des auteures pensent comme Emi. J'ai décidé de leur faire confiance et d'essayer de repérer mon futur prince. Il n'était pas parmi les joueurs de balle que j'observais ce matin.


En fin d'après-midi, un villageois m'a enmenée dans la vallée. Je suis maintenant confortablement installée à Luang Prabang. Tout irait pour le mieux dans le meilleur des mondes si j'avais sauté le repas du soir!



J'avais aperçu le restaurant de ma chambre d'hôtel. Des serveurs courraient entre les tables, apportant assiettes, verres et couverts, serviettes, bouteilles, soupières fumantes, plats de viande, paniers pleins de riz, corbeilles débordant de feuilles fraîches...


C'était bondé, mais dans un coin il restait une table assez grande, peut-être réservée aux étrangers puisque le jeune homme qui en occupait l'autre bout ne semblait pas laotien. Il paraissait absorbé par le spectacle de la salle pourtant, dès que je détournais les yeux, son regard venait se poser sur moi.


J'ai commandé du riz et une sorte de grande salade de crudités que j'avais vue sur plusieurs tables. Pour mon malheur, on me l'a apportée.


J'avalai, je rougis, je pâlis à ce goût, un trouble s'éleva dans ma bouche éperdue, mes yeux ne voyaient plus, je ne pouvais parler; je sentis tout mon corps et transir et brûler, je reconnus le piment et ses feux redoutables.

Som tam - salade de payaye verte

J'avais la bouche en feu, les yeux exorbités. J'ai cru que ma tête doublait puis triplait de volumes. Mais je ne pouvais cesser de renouveler l'expérience et sitôt avalée, je reprenais une bouchée incandessante. Mes larmes coulaient et tombaient dans l'assiette. Mais c'étaient des larmes de plaisir.

"Ce n'est plus une ardeur dans mes veines cachées
C'est Vénus toute entière à sa proie attachée"



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