Alors, pour que la môme Dumé sache que moi aussi je fais des choses savoureuses, pleines de poésie et que moi aussi, je suis capable d'empathie, je lui envoie cette petite salade de saint-jacques que je gardais dans le devers de mon garde-manger photographique.

On ne voit pas très bien les saint-jacques, elles ne resssortent pas sur cette assiette transparente. Il faut que je renouvelle ma vaisselle. Mais avec un peu d'attention, on les aperçoit entre les tranches de kiwi, pâles d'émoi, tendres comme des lèvres,
Fidèles aux goûts de mon pays, je les préfère crues, absolument crues. Bien sûr, il faut aussi qu'elles soient d'une fraîcheur absolue.
Il s'est passé beaucoup de choses depuis deux jours. Pardonnez-moi si je les survole. Au fond de moi, je sens croître une impatience annonciatrice de grands changements.
Nous avons passé la journée d'avant hier sur une petite plage déserte de l'isthme thaï. Francesco et Nigel s'étaient réconciliés. Brigitte et Nigel ont passé beaucoup de temps à batifoler dans l'eau. Moi, non, car Emi m'a souvent répété que ma constitution ne me le permettait pas, que ma personnalité était en quelque sorte soluble dans un excès d'humidité. Je suis donc restée au sec toute la journée, essayant d'y voir clair dans mes sentiments.
Francesco me tenait compagnie et nous avons beaucoup parlé. Il m'a expliqué que parmi tous les auteures et auteurs que je trouvais sur Google, la plupart tenaient des blogs mais que certains rédigeaient des livres, que les premiers étaient plus spontanés et primesautiers, que les deuxièmes avaient un plan d'ensemble et que leurs histoires avaient un début et une fin. Il m'a beaucoup parlé de Stendhal, de ses récits de voyage, de sa théorie sur la lente cristallisation des sentiments amoureux.
« Ne suis-je pas en train de cristalliser moi aussi, sous ce soleil tropical? » me suis-je demandée. Mais pour lequel de ces deux hommes? Je regardais Francesco qui savait tellement de choses, puis Nigel, l'eau ruisselant sur ses cheveux blonds, Francesco plein de promesses de grandes histoires, Nigel si rassurant avec son commerce de bière.
Brigitte et Nigel s'amusaient beaucoup. Elle l'aspergeait d'eau et il la poursuivait d'un crawl puissant. Elle disparaissait sous la surface et reparaissait soudainement derrière lui...
A la fin de l'après-midi, Brigitte nous a annoncé qu'il valait mieux qu'elle rentre à Bangkok et Nigel nous a dit que sa présence était requise par un problème survenu dans l'entrepôt principal. Il a proposé à Brigitte de la raccompagner et ils sont partis.
Francesco a aussi changé ses plans. Il n'avait plus l'intention de rencontrer cette fille au sarong de Singapour avec qui il avait pris rendez-vous.
"Pourquoi ne pas traverser le détroit de Malacca et continuer à descendre vers le sud sur l'île de Sumatra?"
Hier, nous sommes arrivés dans la région de Danau Toba. Il y avait là un grand volcan qui aurait explosé faisant place à un immense cratère dont on ignore la profondeur. Aujourd'hui, c'est un grand lac avec en son milieu une île et sur l'île, un peuple très fier de grands tailleurs de pierre, les Batak.
Il y a une centaine d'années, les Batak mangeaient encore rituellement leurs ennemis avant de boire le vin de palme des grands jours dans les crânes précieusement mis de côté. Aujourd'hui, c'est un haut-lieu du tourisme branché. Comme le monde va... Les jeunes Australiens viennent y passer de mois d'afilée, fumant la ganja jour et nuit et contemplant l'eau du lac.
Une fois débarqués sur Samosir Francesco et moi avons entrepris d'en faire le tour. Dans le premier village, un groupe de jeunes gens chantaient en coeur. Ils avaient un magnétophone et s'enregistraient. Ils nous ont demandé d'où nous venions et si nous ne pouvions leur enregistrer une chanson de notre pays.
Le rythme d'« Alouette, gentille alouette... » leur a tout de suite plu. Il a fallu traduire, « je te plumerai le bec, et le bec et le bec ». Musiciens nés, déjà ils chantaient le refrain à plusieurs voix.
« Et comment mangez-vous les alouettes? ».
Je leur ai donné la recette du pâté,avec du poivre de Sitchuan et des pistaches d'Ispahan.
Et les autres oiseaux, comment les mangez-vous. Il a fallu expliquer le salmis de palombes, les grives rôtis, les colombes en pastilla, les pigeons aux raisins, les poulets à la broche, les canards aux oranges...
Ils nous ont apporté à boire et nous nous sommes livrés à une véritable orgie de recettes, leur préparations de tripes contre nos fricandeaux, leur porc dans son sang contre nos ribambelles de boudins blancs, noirs au pommes ou pimentés...
Lorsque nous sommes repartis, ils ont repris « Et les pattes? Et les pattes, Et la tête? et la tête, Alouette, gentille Alouette... »
Nous avons admiré les grandes statues de pierre, les cases aux toitures élancées, le soleil à la verticale au-dessus de l'eau, le lac si profond tout autour de l'île.
En fin d'après-midi, repassant par le même village, nous avons retrouvé les garçons et les filles du matin. Ils chantaient tristement : « Eeeeet leeeeee Beeeeeeeeec? Eeeet leeee beeeeeeec......... ». A force de reécouter la mélodie, les piles du magnétophone s'étaient usées. Comme les parents qui ne voient pas grandir leur enfant, ils n'avaient pas noté l'altération progressive de l'air et du rythme.
Discrètement, presque furtivement, nous nous sommes éloignés.
« Alouououououeeeeet? Aaaaalououououeeeeet.... »
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| Yam ma muang - Salade de mangues vertes |
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| - Riz blanc - On peut trouver en France une variété cultivée dans les normes de l'agriculture bio. - Riz rouge (en bas à droite) - Plus sec, plus fibreux, il est cultivé et consommé sur les plateaux du nord-est de la Thaïlande. - Riz violet - Plus humide, plus sucré, il est le plat de base des paysans du nord-est. Dans les sociétés urbaines, il accompagne les desserts, par exemple une mangue bien mûre, ou bien il sert à confectionner des kanom (douceurs). |
Ingrédients pour 6 personnes :
3 mangues vertes (elles doivent être acides, non arrivées à maturité)
1 c à c de sel
1 c d'huile d'arachide
4 gousses d'ail émincées
5 oignons nouveaux coupés
250 g de filet de porc
1 c de crevettes séchées broyées
1 c à c de nam pla
2 c de cacahuètes grillées écrasées
1 c à c de sucre de palme
poivre
piments rouges hachés fin.
Préparation
Eplucher les fruits, couper en lamelles, saler.
Dans un wok, faire revenir séparément l'ail puis l'oignon dans l'huile. Réserver.
Faire sauter le porc dans le wok
Ajougter la poudre de crevette et les autres condiments
Retirer du feu
Avant de servir, mélanger tous les ingrédients, poivre ad libidum et si, vous aimez le piment, mélangez le à cette salade.
Cette recette est adaptée de "La cuisine asiatique" de Charmaine Solomon. Flammarion
Courant d'un blog à l'autre, vous avez dû oublier ce qui s'est passé ici hier, et à quel point la situation était critique entre Nigel et Francesco.
Mais Nigel a un remède contre les accès de bile : une journée dans un verger, à Thonburi. C'est vrai que ce soir, tout le monde est à nouveau de bonne humeur.

Brigitte, la grande fille en jean qui nous a emboité le pas y est aussi pour beaucoup. Elle laisse les gens s'enferrer dans leurs opinions, puis elle les tire un peu plus loin et tout d'un coup, les voilà tout penauds. C'est du judo intellectuel. Et puis, avec son accent de bonne fille de Lauooosanne, on ne remarque pas tout de suite l'acuité de ses réflexions.
Avant de quitter l'hôtel ce matin, Nigel voulait absolument assister à la finale dame de patinage, « the most suggestive girls in the world ». Oui, a dit Brigitte « au Comité Olympique à Lausanne, les minorités sexuelles vont obtenir une grande victoire. Aux prochains J.O. il y aura du patinage couple homme/homme et femme/femme. Comme ça, ce sera encore beaucoup plus suggestif ». Nigel, tout dépité, m'a quand même félicité pour la victoire de Arakawa-san, comme si j'y étais pour quelque chose, moi, créature de blog née sous le soleil charentais.
Ensuite, Brigite a fait la même chose avec Francesco. Il était reparti dans ses interminables parallèles entre la France et le Siam. elle a abondé dans son sens surtout pour ce qui concerne le domaine agricole : le ventre à blé et le grenier de riz, deux agricultures hyperintensives fortes de l'utilisation massive d'engrais, de pesticides et bientôt d'OGM. Elle nous a parlé des prouesses de l'élevage intensif dans les deux pays, de ces dizaines de miliers de volailles élevées dans des hangars design, des tonnes de produits phytosanitaires qui les maintiennent en vie. Elle s'y connaît très bien. Son père élève quelques vaches sur les pentes du Jura et elle-même étudie l'agronomie. En bonne Suissesse, elle vise un poste dans un organisme international, comme l'IRRI aux Philippines.

Riz blanc de Thaïlande. Il en existe maintenant plusieurs variétés issues d'une agriculture biologique.
Riz rouge : cultivé sur les plateaux de l'Isan, coopérative de Surin.
Riz violet : même région, riz plus humide et plus sucré. Riz de base des paysans du nord-est, il est utilisé pour les desserts dans les sociétés urbaines.
J'ai lu qu'il existerait près de 20'000 espèces de riz en Thaïlande.
Elle voudrait surtout parvenir à sauvegarder quelques espèces de riz sauvages.

Yam ma muang - Salade de mangues vertes
A midi, nous avons mangé des fruits et respiré des fleurs. Par moment la rumeur de Bangkok toute proche s'infiltrait sous les épais feuillages des manguiers et des bananiers. Le verger appartient à une veuve et à ses trois filles. Quand elles ne sont pas en train de cueillir des durians, des jacquiers ou de belles goyaves juteuses, elles empilent les fruits sur leur grosse barque plate, puis elles à partent à deux, l'une accoupie à l'avant, l'autre debout à l'arrière, arqueboutée sur sa perche. L'argent qu'elles gagnent au marché de Sanam Luang, elles le raportent sur le ventre, noué dans leur sarong.
« S'il n'y avait pas eu la crise monétaire des années 90, ces femmes seraient millionnaires » a affirmé Nigel. « Maintenant que l'économie est repartie, un promoteur se présentera bientôt. Elles quitteront ce paradis et auront beaucoup d'argent ».
La capitale dévore à nouveau l'espace qui l'entoure et ingurgite vergers, rizières, marais et canaux.
La fin de l'après-midi approchait lorsqu'une pirogue à longue queue est venue nous chercher. Il a d'abord fallu sortir du labyrinthe de klongs, puis le piroguier à lancé à fond son moteur sur le grand fleuve contournant la capitale. Nous avons aperçu les barges royales, les universités où les contestataires avaient été brûlés vifs dans les années 70, les silhouettes des temples étincelants dans le soleil couchant, les façades blafardes de Yawarat, les grands buildings à touristes et hommes d'affaires, les grues, les docks et les hangars du port.
Puis la ville s'est applatie dans la végétation et la nuit. Notre pirogue a continué de rugir, nous menant toujours plus au sud, vers le Golfe de Siam.

Une partie de cette recette est empruntée à Charmaine Solomon, "Lart culinaire asiatique" (Flammarion)
Ingrédients pour 6 pâtés.
125 gr de porc
125 fr de chair de poulet
125 gr de de chair de crabe
2 c de coriandre fraîche hâchée
1/4 de c à c de poivre noir moulu
5 gousses d'ail écrasées
1 petit oignon haché
2 c à c de nam pla (nuoc nam)
2 c de crème de coco
1/2 c à c de sucre brun ou de palme
1 gros oeuf.
Hacher l'ensemble des chairs et les mélanger.
Ajouter l'ensemble des autres ingrédients sauf les oeufs.
Casser l'oeuf et séparer le blanc du jaune. Réserver le blanc.
Avec une pointe, crever le jaune, ajoutez la moitié du blanc et battre jusqu'à ce que le mélange mousse. Versez cette mousse d'oeuf sur le mélange de viandes et de crabe. Malaxer soigneusement.
Ici, on peut comme Charmaine Solomon remplir des tasses ou bien choisir la variation que je vous propose ici.
En effet, on sert généralement ces pâtés dans des sortes de petits récipients carrés en feuille de banane. J'ai remplacé cette coquille de feuille par des artichauts.
Taillez les artichauts comme sur la photo. Les évider. Bien tailler la base pour qu'ils soient stables.
Après les avoir bouillis pendant 5 mn, vous les remplirez avec la farce et vous les remettrez à cuire encore de 15 à mn, à la vapeur cette fois-ci.
Le piment n'est ici que pour la décoration.
Servir tiède, avec du riz blanc.
Si votre cuisson est bien réussie, vous pourrez aussi manger les feuilles d'artichaut après avoir dégusté le pâté.



