Lla lumière entrait à flots dans ma chambre lorsque je me suis réveillée. De ma fenêtre, on aperçevait une grande partie d'Erevan et la masse imposante du Mont Ararat.
Pour rattraper le temps perdu à dormir aussi longtemps, je suis descendue en ville. J'ai flâné le long de grandes avenues à l'architecture stalinienne jusqu'au moment où j'ai trouvé le marché. Comme Emi, j'ai l'impression de ne pas connaître une ville tant que je n'ai pas visité ses halles centrales, son ventre en quelque sorte.
Ce bâtiment-là doit aussi dater de l'époque soviétique. On passe sous un grand porche en demi-cercle puis on on retrouve sous une toiture en béton immense et très haute. Des arcades s'ouvrent sur tout le côté gauche.
Je me suis promenée parmi les étals couverts de légumes magnifiques, de charcuteries que je ne connaissais pas, de marchands de beurek, de raviolis, de feuilles de vignes farcies, de tranches de viandes de boeuf séché qu'on appelle pasterma.
Dans un autre secteur se tiennent les marchands de halva, de kadaïf et de baklava. Tout cela semblait si tentant que je n'ai pu résister. Je me suis dirigée vers le restaurant le plus proche où j'ai mangé un plat roboratif composé d'épinards, de keuftés fourrés à l'oeuf, le tout accompagné d'une boule de boulgour aux raisins secs.
Puis j'ai encore un peu erré dans la ville à la recherche d'un cybercafé d'où je puisse vous écrire. Cela n'a pas été facile car les Arméniens utilisent un alphabet aux formes arrondies, très joli mais totalement incompréhensible. Heureusement, de la rue on entend le crépitement des claviers frappés par des dizaines de doigts pressés.
J'ai demandé le chemin de la gare routière. Quand j'ai avoué ma prochaine destination, tout le monde m'a déconseillé de partir. Mais ma résolution est inébranlable et mon appétit de voyage insatiable.
Emi, m'avait plusieurs fois dit que l'on mangeait très bien en Turquie mais je ne pensais pas que ce serait aussi bon
En arrivant à Izmir, j'avais une faim de louve. L'air de la mer sans doute. Dans la vieille ville, j'ai parcouru quelques ruelles bordées d'échoppes et de petits restaurants. Malgré ma faim, je n'arrivais pas à choisir. En fin de compte, je suis entrée au hasard dans une gargotte toute en longueur. A peine assise, on me tendait le menu. J'ai indiqué quelque chose au hasard sur la carte (Kuzu tas kebabi – ik renkli pureyle) et déjà on m'apportait de l'eau, un peu de thé, une corbeille débordant de tranches de pain et des olives dans une coupelle.
Dix minutes plus tard, on posait devant moi ce plat énorme. Je me suis servie et j'ai goûté... Au milieu, des morceaux d'agneau tellement bien cuits que la chair fondait sur la langue. Autour, trois purées différentes, pomme de terre, céleri, carottes, légèrement aillées, un régal. A part, dans un bol, un petit supplément d'une sauce onctueuse, récupérée lors de la cuisson de l'agneau, avec beaucoup d'oignons presque réduits à l'état de compote et un peu de tomate.

De temps en temps le serveur passait et me disait quelques mots d'un air interrogatif. Je lui répondais tantôt en français tantôt en allemand tantôt en anglais que c'était délicieux, que je me régalais, que c'était fantastique et j'accompagnais cela de gestes expressifs comme les doigts qu'on réunit devant la bouche puis qu'on écarte avec un petit bruit de baiser. Il repartait satisfait et je me resservais. Croyez-moi ou non, j'ai fini tout le plat à moi toute seule.
J'ai tellement bien mangé que je me sentais forte comme une Turque. Mon coeur balançait entre deux envies contradictoires. Ou bien m'installer définitivement dans ce pays magnifique et accueillant, j'y deviendrait une spécialiste de toutes les civilisations qui s'y étaient succédées durant des millénaires. Ou bien mettre les bouchées doubles et continuer mon voyage à brides abattues.
Je suis tellement impatiente de découvrir le reste du monde. Je reviendrais, c'est sûr.
Je me suis rendue à la gare routière. J'ai roulé toute la nuit, puis toute la journée d'hier, puis encore une nuit dans des autocars brinquebalants. Me voici à Erevan, capitale de l'Arménie. Je pars me reposer et je vous raconterai la suite plus tard.
Fleur de sel, quand comprendras-tu que je n'ai que deux bras? Je dois faire le marché, faire la cuisine pour tout le monde, distraire mon mari, écrire à mes copines, alimenter mon petit blog japonais. Si au moins tu me prévenais un peu plus à l'avance, pour que je puisse m'organiser.
Bon, enfin, pour te faire plaisir j'ai fouillé mes placards et j'ai réuni les ingrédients suivants
lait 250cc
amandes 100g
eau 100cc
sucre 100g
crème 100cc
essence d'amandes
J'ai ébouillanté les amandes pdt 5 minutes puis je les ai laissé refroidir. Je les ai pelées et mixées. Ensuite, j'ai mélangé la poudre obtenue au lait et j'ai chauffé sans laisser bouillir.
Après j'ai laissé infuser 5 mn et j'ai passé la préparation dans un linge fin en le tordant. Puis j'ai recueilli le lait d'amandes. Ensuite, j'ai fait fondre du sucre dans 100cc d'eau et j'ai ajouté ce liquide à la préparation. Pour terminer, j'ai incorporé la gélatine ramollie à l'eau froide et j'ai essoré. Ah oui, j'ai encore ajouté un peu d'extrait d'amandes avant de laisser refroidir.
Comme je n'étais pas tout à fait satisfaite, j'ai encore ajouté de la crème puis j'ai remis au frigo pour 4 h supplémentaires avant de démouler. On pourrait utiliser de la poudre d'amande, mais l'amande entière donne plus de parfum.
Il faut vraiment me fournir un peu plus de détails, en particulier sur le goût. Même avec une très bonne recette, s'il n'y a pas de photo et aucune autre indication, c'est très difficile de rester fidèle à l'original.
La forme te convient? J'ai essayé d'imiter le chapeau des matelots mais cela fait des années que je ne suis passée ni à Brest ni à Toulon. Enfin, j'ai fait de mon mieux.
Ah, le nom! « Gâteau égéen », ce n'est pas très porteur. Essaye de te renseigner sur le nom de l'île dont c'est la spécialité et tiens moi au courant.
Dimitrios ne voulait pas me laisser partir. « Pourquoi ne pas rester à Kavalla? Nous sommes au centre de la terre, nos bateaux voguent sur toutes les mers et tu n'as pas encore visité la flotte de Constantin, mon père! »
Il me prenait les bras, tentait de m'hypnotiser de ses grands yeux bruns, m'entourait de ses paroles, de phrases et encore de paroles. Un de ses amis qui passait l'a appelé, Dimitrios m'a lâchée pour le saluer. J'en ai profité pour sauter sur le pont d'un bateau dont on défaisait les amarres. Bientôt, je ne n'ai plus vu qu'un mouchoir blanc agité à bout de bras, là-bas au loin, très loin, sur le quai de Kevalla.
Le crépuscule enveloppait le bateau, puis la nuit est tombée. On entendait le touk touk touk régulier du moteur et le clapotis de l'écume contre la coque.
Le matin, je me suis réveillée dans un port minuscule : un petit bout de quai, un bistrot, deux commerces, trois maisons. On s'était arrété pour refaire le plein. En fait, il s'agissait d'une toute petite île face à une plus grande.
J'ai demandé au capitaine si je pouvais descendre, ou plutôt, j'ai fait plein de signes en montrant le village et en faisant semblant de marcher, avec l'index et le médium. Il a désigné la plus grande des îles avec le tuyau de sa pipe, il a marmonné "laisse bosse" et il a haussé les épaules. C'était probablement d'accord.
Dans le bistrot, il y avait plusieurs dames attablées et elles mangeaient une spécialité inconnue et très appétissante. Je me suis assise et j'en ai commandé une assiette. Emi, je vais te la décrire pour que tu puisses en préparer une et la photographier pour le blog. Tu vas voir que moi aussi je suis capable d'analyser un plat :
C'est sucré, il s'agit d'un dessert. C'est un peu comme un flan, ou peut-être un blanc-manger. Je crois qu'il y a de la vanille, du lait. C'est un peu ferme, mais très tendre. La forme est très intéressante. Il s'agit d'un petit dôme posé sur l'assiette et une framboise couronne le tout. En somme, cela ressemble à un calotte de matelot avec son pompom ou à ces couvercles que l'on utilise dans les restaurants chics pour dévoiler le plat au dernier moment devant le client. En général, il y a deux dômes par assiette mais peut-être que si l'on sait parler grec, on peut en demander trois ou quatre portions. En tout cas c'est délicieux.
J'aurais aimé te prévenir plus tôt pour que l'article soit illustré mais de toute façon il faudrait aussi que tu mettes tout de suite une petite bannière pour signaler un événement qui se produira bientôt, le 14 février je crois. Tu n'as qu'à regarder sur le site de Zorra, tu verras de quoi il s'agit.
Je venais de terminer mon dessert quand la trompe du bateau s'est fait entendre. Je suis vite remontée à bord. Nous avons encore navigué quatre longues heures, en vue des côtes. Enfin, nous sommes arrivés à Izmir, les douaniers ont été très sympas. Les Turcs utilisent notre alphabet, c'est très pratique, j'ai tout de suite repéré le café internet d'où je t'écris actuellement.
Ah, on m'a fait cadeau d'une carte avec les étapes de mon voyage. Il suffit de cliquer ici



