Samedi 18 février 2006

Hier après-midi, nous avons eu assez peur. Le bateau a piqué du nez puis fait un tête à queue avant de se mettre en travers. Tout le monde somnolait sur le pont mais nous venions d'aborder une zone de rapides. Alors, on s'est réveillé en sursaut, l'équipage s'est armé de longues cannes de bambou pour écarter le bateau des rochers, le capitaine a tourné la roue à toute vitesse. Le bateau s'est redressé et a dévalé les paliers successifs. Il bondissait sur l'eau et tout le monde est resté aux aguets pendant tout ce temps.


Ensuite, le fleuve s'est élargi ; nous avons repris nos zigzags d'une rive à l'autre, embarquant et débarquant voyageurs et marchandises.


Francesco me signale plein de choses que sans lui je ne remarquerais pas. Souvent il utilise des mots longs et compliqués. Dans la même phrase, il peut donner le nom d'une plante en français en latin ou en lao, détailler les rites observés lors de sa cueillette et expliquer comment on la consomme.


Il m'a aussi parlé de lui-même. Son auteur l'aurait créé à son image, porteur de nombreux dons mais incapable d'en exploiter un seul. Après avoir décrit son apparence physique (grand, fort, bronzé, les yeux gris clair), la vivacité de son intelligence et énuméré les sciences exactes et humaines que Francesco avait étudiées, l'auteur s'était arrêté, en panne d'inspiration. D'ailleurs, il lui était difficile de se concentrer. Il vivait avec cinq femmes, son épouse et ses quatre filles. Dès qu'il s'installait pour écrire, l'une d'elle venait vers lui, posait des questions, racontait sa journée, sollicitait son avis. Parfois elle se réunissaient dans son bureau, riant puis se chamaillant avant de lui demander ses arbitrages.


C'est ainsi que Francesco est resté à l'état d'esquisse et qu'il erre désormais, sans blog ni domicile, pigiste occasionnel, jeune homme à prendre en mais et à façonner, créature en quête d'auteur.


Quand Emi prépare ce riz, elle a un truc, pratique même s'il ne respecte pas la tradition.

Pour ne pas qu'il attache au panier, elle tapisse les bords panier avec des feuilles de laitue avant d'y mettre le riz.
Je trouve qu'il est trop sévère avec lui-même. Pour moi, en tous cas, il tombe vraiment bien. J'ai moins peur depuis qu'il est là. En plus, il connaît plein de choses sur la cuisine locale, m'encourage à goûter des herbes inconnues, me signale les chausse-trappes de la langue lao. Par exemple le riz lao s'appelle khao niew. On le fait cuire à la vapeur dans des cornets en bambou tressé puis on le garde dans de jolis petits paniers ronds. Pendant toute la cuisson, ça sent très bon, aussi bon ou même meilleur que le pain frais, le matin à la boulangerie. Quand on mange ce riz, on plonge les doigts dans le panier, c'est brûlant. Puis on façonne une petite boule. Comme il est collant c'est facile. Si on le mâche lentement, il devient très sucré et atténue la brûlure du piment ou l'acidité de plats. Si on en mange trop ou trop vite, on se condamne à des siestes longues et délicieuses.


Et bien, Francesco me l'a dit, il faut faire très attention à la prononciation. Si on dit khao avec une inflexion montante puis descendante, c'est le riz. Sinon cela veut dire forêt. C'est comme Maa qui peut signifier arrive ou cavale, phi soeur ou fantôme.


Il y a un mot très dangereux lorsqu'on passe commande. Francesco me l'a fait travailler : c'est le mot kai. Selon le ton utilisé, il signifie poule ou péripatéticienne. Comme je n'ai encore jamais rencontré ce dernier mot dans aucun blog culinaire et que je ne voyais pas où était le danger, il m'a donné des synonymes : vestale, hétaïre, courtisane... Je ne voyais toujours pas. Quand il a dit grue, j'ai compris. C'est un oiseau qui décore souvent la vaisselle japonaise et qu'on ne mange pas. J'ai dit que j'étais bien contente de cette leçon et qu'ainsi, je ne risquais pas d'offenser les serveurs en commandant une grue.


Francesco m'a regardé et il m'a gentiment que moi, j'étais une sorte d'oie blanche. C'est affectueux, non? J'aime beaucoup les oies, en confit ou en foie gras, ou à la broche comme pour les grandes fêtes. Peut-être est-ce une manière de me dire qu'il me trouve à son goût?


Si tout ce passe bien, nous serons à Vientiane ce soir ou demain.



par Fleur de sel publié dans : Le tour du monde
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