Lundi 13 février 2006

La traversée a été longue mais facile, vent arrière tout le long. La nuit, enveloppée dans un sari, j'ai admiré le ciel plein d'étoiles. Un jour et une autre nuit ont passé. Notre voile n'a pas cessé d'être tendue et de tirer la coque vers l'avant. Au deuxième matin, nous sommes arrivés en vue de Sittwe.Un temple doré étincelait sur une colline. Il dominait l'embouchure d'un fleuve où se pressaient des barques de pêcheurs. C'était le port.


Je venais de mettre pied à terre lorsque j'ai été abordée par deux hommes, l'un en civil, l'autre serré dans un uniforme kaki. Ils m'ont conduite dans un bâtiment grisâtre et ont contrôlé mes papiers. Je pensais pouvoir repartir, mais ils ont continué sur le ton de la conversation : « d'où venez-vous, où allez-vous, avez-vous des amis ici, non? Des contacts alors?. Pourquoi passez-vous par Sittwe? » Ils paraissaient intéressés par mes réponses. Ensuite, ils m'ont poliment demandé l'autorisation de fouiller mon sac. Evidemment, ils ont remarqué les images qu'on m'avait confié à Puri. Etalées sur la table, elles formaient un ensemble incongru. Moi aussi je considérais pour la première fois ces photographies. Il y avait une aile, un nid, une baie, un noeud, une portée de musique qui semblait représenter un air, une taie et un nez.


« Ce sont mes porte-bonheur » ai-je dit. « L'aile protège mon voyage, le nid est celui que j'ai quitté, la baie garantit que j'aurais toujours à manger... » Je ne sais plus ce que j'ai bredouillé pour la taie mais j'ai conclu que le nez était essentiel dans mes activités culinaires. « Sans nez, sans flair, pas de gastronomie ». Ils écoutaient mes explications mais courtoisement m'en demandaient toujours de nouvelles. Visiblement, ils avaient tout leur temps. Dehors, on apercevait les palmes d'un cocotier et le bruit du port entrait par les fenêtres. On m'a apporté un verre de thé froid et ils m'ont questionné sur Emi et Balthazar, sur mes amis et fréquentations, sur mes passe-temps. Je leur ai parlé du blog.


L'homme en uniforme s'est assis devant l'ordinateur, dans le coin de la pièce. Il a commencé à taper du même air appliqué que les policiers dans nos commissariats en France, avec les deux index.


Heureusement qu'ils ne comprenaient pas le français. Ils s'intéressaient donc surtout aux photos et regardaient avec les plats d'Emi, souvent avec étonnement, parfois avec envie. On était déjà l'après-midi et moi qui n'avait pris ni petit-déjeuner ni déjeuner, mon estomac se serrait à revoir le boudin aux deux pommes, la daurade grillée à la sauce de soja, les shumai de champignons ou même le quignon de sarmentine sur lequel avait porté le premier article du blog.


Ils ont entrepris l'examen des liens un à un. Pourquoi les propos de « menus propos » étaient-ils menus? Quelles étaient les activités de ces gens « Un dimanche à la campagne »? Pendant leurs conciliabules en birman, je mijotais à petit feu. Puis ils me remettaient sur le grill. Il était environ 4 heures de l'après-midi, ils ont commencé à aller sur les blogs des personnes qui m'honorent de leurs commentaires. Heureusement, il n'y en a pas beaucoup. Ils se sont intéressés à Babeth : le point de croix avait une signification religieuse? «Les petites choses de la vie » comprenaient-elles la politique ? Etc, etc...


Ce n'était toujours pas terminé. L'homme en uniforme a tapé « Fleur de sel + Voltaire », « Fleur de sel + Sartre » sur Google, mais sans résultat. Ce sont des blogs que je ne fréquente pas.


Le crépuscule a envahi la pièce. Ils ont rangé leurs affaires et m'ont emmenée dans un hôtel et j'ai été courtoisement enfermée dans une chambre. Le matin suivant, retour dans le bâtiment gris. On me servait des verres d'un café très clair et très sucré. Des questions, encore des questions. Ils semblaient vouloir achever une routine.


Vers midi, j'ai bien vu qu'ils avaient faim. La conversation a encore un peu traîné puis ils m'ont déposée au centre ville. « Nous sommes ravis d'avoir fait votre connaissance. Bonne continuation de voyage au Myanmar » Ils se sont dirigés vers un restaurant et y ont disparu.


J'ai continué d'un pas nerveux sur la même rue. Un peu de crainte et surtout toute l'excitation de tous les cafés sucrés bus pendant la matinée.


Une land-rover verte a ralenti. J'ai entendu "Aung San Suu Ky" murmuré d'une voie douce. La portière s'est ouverte.


Nous avons roulé vers le nord-est pendant des heures, d'abord dans de grandes plaines fertiles pontuées de statues et de stupas, puis à travers les bois et les collines. Tard dans la nuit, nous nous sommes arrêtés. On m'a offert du riz, des crevettes sautées, un grand plat de légumes, une soupe au goût très prononcé. On m'a beaucoup remercié pour les images. Elles seraient destinées à une sorte d'héroïne nationale, de surcroît lauréate d'un concours suédois.


Pour la distraire d'une captivité interminable, on lui transmettait des rébus qu'elle s'empressait de déchiffrer et qui lui témoignaient que le monde extérieur ne l'oubliait pas.

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