
Quelle étrange journée! Quel étrange pays! Quelles singulières coutumes!
Je me suis réveillée avant l'aube à cause d'un homme qui chantait. Peu à peu j'ai aperçu les plis de la moustiquaire puis les contours de la pièce. Mes muscles étaient encore douloureux après une journée entière en land-rover.
A ma droite, il y a eu un mouvement. C'est vrai, je partageais cette chambre avec l'une des filles de la maison. Elle avait les yeux grands ouverts. C'est pour elle que l'on chantait. La mélodie était tantôt gaie et même drôle, parfois mélancolique ou langoureuse, avec des consonnes roucoulées et de longues voyelles dont le timbre fléchissait tout à coup.
Les coqs se sont mêlés au chant, puis les oiseaux. J'ai entendu des animaux remuer sous le plancher et je me suis souvenue que la case était sur pilotis. Enfin, un rayon de soleil s'est inséré entre les lattes de la cloison et tout le monde s'est levé.
Après avoir mangé le riz du petit déjeuner, ma compagne de chambre a été habillée, coiffée, parée par sa mère et sa soeur aînée. Elle était magnifique avec sa robe noire, ses jupons multicolores superposés, sa coiffe savamment nouée. Nous l'avons accompagnée sur la place du village. Elle a rejoint une rangée de filles qui se tenaient là face à une rangée de garçons. Sans doute formait-elle un couple avec le chanteur du matin. Ils se regardaient avec sérieux et intensité et ils ont commencé à se lancer une balle. Ils y sont resté plusieurs heures. On m'a expliqué qu'ils se faisaient la cour.
Cela m'a fait beaucoup réfléchir. Emi et Balthazar sont très proches, un coup d'oeil suffit pour le comprendre. Mais ce qu'ils disent de leur union est complètement différent. Pour Emi, l'amour est un sentiment tout simple dont le cadre naturel est le mariage. Au contraire, Balthazar répète souvent qu'il s'agit d'un concept moderne (je n'ai jamais compris ce qu'il entendait par là). Ce serait un précipité de désir, d'hypnotisme, de besoin de se tenir chaud et de se prodiguer des caresses, une sorte de crème chantilly qui apparaîtrait pour peu que l'on mette ensemble les bons ingrédients, à la bonne température et que l'on remue vigoureusement. Mais à la différence des crèmes ou des omelettes, les ingrédients de l'amour se sépareraient et reprendraient leur état primitif en peu de temps pour peu qu'on cesse de les agiter.
D'après mes lectures dans les blogs, Balthazar a tort. La plupart des auteures pensent comme Emi. J'ai décidé de leur faire confiance et d'essayer de repérer mon futur prince. Il n'était pas parmi les joueurs de balle que j'observais ce matin.
En fin d'après-midi, un villageois m'a enmenée dans la vallée. Je suis maintenant confortablement installée à Luang Prabang. Tout irait pour le mieux dans le meilleur des mondes si j'avais sauté le repas du soir!
J'avais aperçu le restaurant de ma chambre d'hôtel. Des serveurs courraient entre les tables, apportant assiettes, verres et couverts, serviettes, bouteilles, soupières fumantes, plats de viande, paniers pleins de riz, corbeilles débordant de feuilles fraîches...
C'était bondé, mais dans un coin il restait une table assez grande, peut-être réservée aux étrangers puisque le jeune homme qui en occupait l'autre bout ne semblait pas laotien. Il paraissait absorbé par le spectacle de la salle pourtant, dès que je détournais les yeux, son regard venait se poser sur moi.
J'ai commandé du riz et une sorte de grande salade de crudités que j'avais vue sur plusieurs tables. Pour mon malheur, on me l'a apportée.
J'avalai, je rougis, je pâlis à ce goût, un trouble s'éleva dans ma bouche éperdue, mes yeux ne voyaient plus, je ne pouvais parler; je sentis tout mon corps et transir et brûler, je reconnus le piment et ses feux redoutables.
Som tam - salade de payaye verte J'avais la bouche en feu, les yeux exorbités. J'ai cru que ma tête doublait puis triplait de volumes. Mais je ne pouvais cesser de renouveler l'expérience et sitôt avalée, je reprenais une bouchée incandessante. Mes larmes coulaient et tombaient dans l'assiette. Mais c'étaient des larmes de plaisir.
C'est Vénus toute entière à sa proie attachée"
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Commentaires
Cupidon est passé par là :)
Merci Emi
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